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Inde, 50 ans d'existence, quel bilan ?

par Achin Vanaik

© Traduction Yann Forget

Comment peut-on juger de la performance de l'Inde cinquante ans après son indépendance ? Le progrès vers cinq buts peut être le critère pour toute société décente et humaine :

  • Créer une prospérité économique pour tous et soutenable pour l'environnement ;
  • Préserver les libertés politiques, soutenir et améliorer les institutions qui les accompagnent ;
  • Améliorer la cohésion sociale ;
  • Poursuivre progressivement une démocratie plus égalitaire ;
  • Eliminer ou réduire les menaces extérieures.
Un pays peut être économiquement fort mais être incapable de pourvoir une existence décente à tous ces citoyens. Depuis la fin de l'Age d'Or (1948-1973), les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la plupart des autres pays occidentaux ont reculé dans ces domaines. L'augmentation moyenne des niveaux de vie pour tous ou presque, n'est malheureusement pas l'un des plus importants indicateurs d'une telle force économique. Le PNB, la production industrielle, totale et par habitant, et la productivité dans les technologies de pointe en sont. En bref, la force économique est mesurée comme une fonction de dimension, de productivité et de modernité. L'Inde est déjà économiquement beaucoup plus forte que la Suisse et le deviendra encore plus à l'avenir, mais c'est cette dernière remplit mieux le critère de prospérité.

Ces critères appellent la satisfaction des besoins de base, ce qui inclut non seulement l'alimentation pour tous, mais aussi des niveaux minima de soins, d'éducation, de sécurité sociale, de logement et de loisirs. De plus, ils doivent être atteints sans épuiser les ressources naturelles ni détruire l'équilibre écologique, au dépend des générations futures. Cela signifie aussi l'absence d'inégalités démesurées, car ces disparités signifient une énorme disproportion dans l'utilisation individuelle des ressources.

Pour de tels standards, la performance de l'Inde a été tout à fait lamentable. De plus, la nouvelle politique économique, qui est supposée inaugurer une nouvelle direction et une future période de prospérité de masse, ne fera rien de tel. Elle exprime le désir et l'ambition de nos élites que l'Inde est "économiquement forte". La nouvelle politique économique est grande consommatrice d'énergie, écologiquement gaspilleuse et destructrice, autant qu'extrêmement inégale dans une perspective politique. Elle cherche à imiter le néo-libéralisme occidental, et non le capitalisme sud-asiatique ou le socialisme chinois, plus égalitaire. Mais celui-ci hypothèque l'avenir écologique de cette région.

Jugée selon le critère politique, l'Inde a sa propre histoire à succès. Même la brève période de la loi martiale (1975-77) était moins dictatoriale que la moyenne des dictatures du Tiers-Monde. Nos institutions démocratiques et administratives ont changé et se sont affaiblies. Elles ont été viciées par la corruption et l'influence de nombreux intérêts partisans. Mais les institutions et les pratiques d'une démocratie politique, ont non seulement survécu, mais ont aussi pris racines. Cette vitalité d'endurance est due, d'abord, à l'éthique démocratique et à l'engagement des gens ordinaires, pauvres pour la plupart.

Les seules grandes menaces sociales pour la démocratie sont l'élite et la "classe moyenne", qui est loin d'être au milieu. Les trois événements politiques critiques des cinquante dernières années ont été la loi martiale, la loi Mandal et la démolition de la mosquée Babri. On a fort à propos aujourd'hui oublié comment une grande partie des hommes d'affaires et des diplomates ainsi que d'autres professions ont accueilli la loi martiale au nom de la discipline, de l'efficacité, du nettoyage des pauvres qui peuplent nos rues, et de la promotion d'une éthique de travail. Quand la loi martiale échoua lamentablement, ces mêmes personnes ont discrètement retourné leur veste espérant ne pas être gênés par le souvenir de leur hypocrisie.

Il fallait voir la furie de la "classe moyenne" à propos de la loi Mandal pour le croire (réservation de postes de l'administration, d'étudiants, etc. en faveur des basses castes). C'est un phénomène particulier au Nord de l'Inde, car les mouvements anticastes dans le sud et l'ouest durant les décennies précédentes y ont déjà changé les paramètres politiques. Notre "classe moyenne" domine le secteur privé et la bureaucratie. Mais elle ne domine pas le processus politique, et même, n'a pas le poids politique qu'elle a dans les démocraties occidentales à cause de l'apathie électorale des pauvres et des marginalisés.

Finalement, il y eut le 6 décembre 1992. Ici la "classe moyenne" était divisée, avec une grande partie qui est restée laïque. Mais le soutien majeur et le plus dévoué de la combine de l'intégrisme hindou ("Sangh Parivar"), qui a répandu la campagne raciste la plus haineuse et la plus vicieuse depuis l'indépendance, en faisait partie. Si la démocratie indienne survit et se renforce, ce sera principalement non à cause de notre "classe moyenne", mais en dépit d'elle !

Pour la cohésion sociale, la performance générale a été correcte. La politique décisive de Mandal et d'autres mobilisations des basses castes (le soulèvement Dalit d'aujourd'hui), au contraire de la religion, augmentent l'attachement à la politique et à la société car elles expriment de plus grandes possibilités d'actions pour les marginalisés, leur donnant un enjeu considérablement plus important. De la même manière, une plus grande dose de fédéralisme n'implique pas nécessairement plus de désintégration. Mais si démocratiquement administré, il peut en fait promouvoir une plus grande intégration de l'Union. Ici une distinction doit être faite entre ces mouvements et ces luttes qui ont une dynamique sécessionniste réelle et ceux qui demandent une plus grande autonomie et une meilleure redistribution de l'autorité entre les Etats et le Centre en faveur des premiers.

L'immense majorité des pressions régionales soi-disant déstabilisantes font partie de la seconde catégorie. Les pressions sécessionnistes ont été limitées au Nord-Est et au Penjab, où elles n'ont jamais eu le soutien nécessaire des Sikhs pour qu'elles soient réellement menaçantes, et au Kashmir, où elles étaient facilement évitables sans le gâchis politique du Congrès au Centre depuis le début des années 80. Ici, les leçons doivent être que, de telles insurrections, même quand elles bénéficient d'un certain soutien populaire, sont confrontées par un Etat assez puissant pour prévenir que leurs buts définitifs soient atteints.

La plus sérieuse menace actuelle et future à la cohésion sociale de l'Inde ne vient ni de la mobilisation des castes, ni des pressions régionales décentralisatrices, mais de l'intégrisme sectaire (communalism). Une Inde libre née dans le feu d'un holocauste xénophobe doit maintenant faire face à un problème similaire. L'élite d'aujourd'hui veut plus que jamais adhérer à une forme de nationalisme exclusif et profondément antidémocratique, qui aurait effrayé les nationalistes de cette période. C'est la différence entre le nationalisme plus relâché, confiant et optimiste de cette époque, et celui plus incertain, frustré et donc agressif d'aujourd'hui.

Du quatrième critère, le moins l'on parle le mieux se sera. La poussée d'en bas aujourd'hui porte certainement un peu d'espoir pour l'avenir, et influence sans aucun doute la tournure de la politique. Mais c'est autre chose que de diriger par la base et cela n'y ressemblera peut être jamais. La société indienne d'aujourd'hui est plus dualiste, plus inégalitaire que jamais auparavant. L'égalité progressive est inséparable de la poursuite d'un projet véritablement socialiste et transformateur – non seulement de la politique de la reconnaissance dont nous avons des exemples grandissants, mais de la politique de distribution systématique, fondamentale et profonde dont nous n'avons pratiquement aucun exemple.

Finalement, pour la politique étrangère, la performance de l'Inde jusqu'à la fin des années 80 était plus que passable. Le non-alignement a servi le pays durant la guerre froide. Au contraire de la Chine, l'Inde n'a eu aucun moment à faire face à l'une ou à l'autre des superpuissances comme opposant stratégique. La lente recherche de domination régionale de l'Inde après la victoire au Bangladesh en 1971 a eu son apogée en 1986 avec l'accord avec le Sri Lanka, mais elle s'effondra l'année suivante apportant une sobre et magistrale leçon – non seulement la domination régionale est très difficile, mais son intérêt est hautement problématique.

Ceci devrait amener notre soi-disant communauté stratégique à penser d'une nouvelle façon, mais ne le fera probablement pas. La guerre froide est terminée et une vision nouvelle est nécessaire. Mais elle doit faire partie d'une vision globale avec ses aspects domestiques et extérieurs complètement intégrés. La vision de Nehru était comme cela, mais est maintenant complètement rejetée. Ce qui la remplace aujourd'hui et dans l'avenir proche est simplement un amalgame d'idéologies dont les influences spécifiques sont changeantes – une variété de nationalisme culturellement et militairement agressive, confuse, mal affermie, influencée par l'intégrisme hindou ; une vue néo-libérale de la globalisation qui abandonne notre pays au capitalisme international et à ses institutions associées (des multinationales au trio Banque Mondiale, FMI, Organisation Mondiale du Commerce) ; des réflexes politiques complètement inadaptés  d'une espèce traditionnelle; un tiers-mondisme mou dans le prolongement de l'héritage flétrissant du non-alignement.


« La mort attrape d'abord ceux qui courent. » Lao-Tseu « La bêtise et la force sont les armes des faibles. » Un lycéen « Les marginaux sont les ramoneurs du conformisme. » André Larivière
Dernière modification : 17.06.2008
M'écrire (attention: supprimer les espaces) © Yann FORGET 1997-2008