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Abha et Manu avec Gandhi, la veille de sa mort, le 29 janvier 1948Abha et Manu avec Gandhi
Le Jeûne de Calcutta

© Traduction Yann Forget 1997.

Extrait du journal de Manu Gandhi, orpheline élevée auprès de Gandhi, petite-nièce du Mahatma, qui l'a accompagné dans tous ses déplacements de décembre 1946 à janvier 1948.

Calcutta est au bord de l'insurrection. Des émeutes sanglantes se sont produites durant le mois d'août 1947 dans tout le Bengale proche (l'actuel Bangladesh).

Calcutta, 31/08/1947

Un homme blessé est venu ce soir. Il est tombé d'un tramway et s'est blessé. Mais il a été battu et on l'a forcé à dire qu'il a été attaqué par des musulmans. Quelques hommes l'ont amené ici en procession. Il était dix heures du soir. Nous n'étions que trois dans la maison : Bapu ("père", Gandhi), Abha (sa cousine) et moi. Bapu dormait. Le bruit m'a réveillé et je sortis. Abha et moi ne pûmes résonner les gens qui devinrent de plus en plus nombreux. Ils commencèrent à casser des choses. Des pierres furent jetées contre les lampes et les fenêtres. Deux hôtes musulmans étaient avec nous. Les gens voulaient les attraper et les tuer.

Nous étions entourés par la foule. Bapu se réveilla. C'était son jour hebdomadaire de silence. L'un des musulmans de la maison courut derrière Bapu. En le voyant, l'un des émeutiers lui jeta une brique. Heureusement, personne ne fut blessé. Quand je considère comment Bapu finalement fut tué par un hindou, je pense que cet incident est un avertissement.

Calcutta, 1/09/1947

Bapu nous réveilla à trois heures trente pour les prières matinales habituelles. Ensuite il écrivit son courrier. Il sortit pour marcher à sept heures. L'armée était de garde, et la promenade eut lieu sans incident. Ensuite il prit un bain et un massage. La nouvelle des incidents de la nuit dernière s'était répandue. Les gens ont commencé à affluer à notre résidence. Bapu semblait sérieux et très affligé. Nous apprîmes que de nouvelles émeutes s'étaient déclenchées en ville. D'habitude, Bapu prenait un jus d'orange ou quelques fruits à deux heures. Mais quand il apprit ces terribles nouvelles, il refusa quoi que ce soit. Un camion fut préparé pour ramener les musulmans chez eux. Une bombe fut jetée sur le camion et deux personnes furent blessées. Bapu décida d'aller voir ces blessés. [...]

Abha était allée en ville voir son oncle. Les émeutes se sont déclarées après son départ, et elle n'était pas rentrée à deux heures (de l'après-midi). Naturellement, Bapu était très inquiet pour elle. Abha fut sauvée par miracle. Des pierres avait été jetées contre sa voiture. Elle nous décrivit l'état de la ville.

Au retour, je demandai à Bapu ce qu'il mangera. Il répondit : "C'est impossible pour moi de manger quoi que ce soit dans ces conditions. Même le repas de ce matin était une erreur. Il n'y a pas de fin à la folie humaine. C'est pourquoi l'homme doit souffrir." [...] Vers minuit, Bapu nous dit : "Vous ne devez préparer aucune nourriture pour moi à partir de demain." Nous ne comprîmes pas immédiatement ce qu'il voulait dire. Il ajouta : "Je commence mon jeûne demain." Abha demanda : "Pour combien de jours ?" Il répondit : "Il n'y a pas de limite fixée. Le jeûne durera tant que la paix ne sera pas rétablie. Je ne prendrai que de l'eau, avec du bicarbonate ou du citron si nécessaire. Je réussirai ou je mourrai. Je ne peux que mourir si la paix ne vient pas."

Calcutta, 2/09/1947

Un poème de Tagore fut chanté durant la prière matinale. Il avait été composé durant un de Bapu et envoyé à la prison de Yeravda. Tout ce que Bapu écrivit aujourd'hui peut être résumé en quelques mots : "Des émeutes se sont produites à nouveau ici après quinze jours de paix. Comment puis-je quitter Calcutta maintenant ? J'ai réfléchi à mon devoir. Je pense clairement que je n'ai pas d'autres moyens que de jeûner. Le moment est venu. Ainsi j'ai commencé mon jeûne hier à huit heures du matin. Je ne peux pas dire combien de temps il durera. Dieu me sauvera s'Il veut utiliser mon corps dans ce monde. Il ne peut autrement y avoir un sens à mon existence. Personne ne doit se précipiter vers moi."

Calcutta, 3/09/1947

Une procession commune hindous - musulmans est partie vers six heures et demi. Deux hindous et un musulman parmi la procession sont venus rencontrer Bapu. L'ami musulman pleurait : "Je vous en prie, arrêtez votre jeûne. Je prends la responsabilité qu'aucun musulman de cette ville ne crée d'incident." Le leader hindou promit aussi de préserver l'unité. Bapu répondit : "Je ne peux arrêter mon jeûne tant que Calcutta entière n'a rempli les conditions que j'ai placées devant vous. Je jeûne avec Dieu pour témoin. Dieu me sauvera et vous guidera sur le droit chemin s'Il veut que je rende à nouveau service. De plus, mon jeûne ne peut s'arrêter que si les sentiments que vous avez exprimés sont aussi ceux présents dans l'esprit des meurtriers. Arrêter mon jeûne à votre simple conseil voudrait dire que j'ai oublié mon Dieu."

Calcutta, 4/09/1947

A midi un groupe de 35 bandits est venu. Les 35 hommes ont confessé qu'ils avaient commis des meurtres, ont demandé à être pardonnés et ont prié Bapu d'arrêter son jeûne. Bapu dit : "Cela seul n'est pas suffisant pour que j'arrête mon jeûne. Vous devez tous aller chez les musulmans et leur offrir vos services. Comme les musulmans sont une minorité ici, ils doivent être protégés. Je n'arrêterai mon jeûne que lorsque je saurai que vous les protégez, et qu'une paix durable est établie."

A deux heures, un leader des meurtriers qui avait organisé des émeutes dans Barabazar (quartier musulman) est venu voir Bapu. Il avoua ses actes et promis à Bapu de rendre toutes ses armes. Il posa deux de ses hommes pour garder chacun des magasins musulmans. A trois heures trente, un troisième groupe est arrivé. Le leader de ce groupe avoua aussi ses crimes et dit : "Punissez-moi. Mon groupe et moi-même sommes prêts à supporter n'importe quelle punition pour que vous arrêtiez votre jeûne." Bapu répondit : "Ma seule punition pour vous est que vous alliez vers les musulmans et que vous les serviez." [...]

Dans la soirée, les leaders des différents communautés ont signé une déclaration promettant de préserver la paix à Calcutta, d'en prendre la responsabilité si quelque événement survenait. Ils étaient prêts à mourir pour cela. "Nous, soussignés, promettons à Gandhi que la paix et le calme ont été rétablis à Calcutta. Nous ne permettrons aucun conflit intercommunautaire dans la ville. Et nous lutterons jusqu'à la mort pour les prévenir. "

Après une prière, Bapu arrêta son jeûne en buvant un verre de jus d'orange à 9 h 15. [...]

A dix heures du soir, de nombreuses personnes sont venues déposer leurs armes devant Bapu : fusils, munitions, bombes, etc.

Gandhi quitta Calcutta pour Delhi le 7 septembre à 9 h 30 du soir.


« La mort attrape d'abord ceux qui courent. » Lao-Tseu « La bêtise et la force sont les armes des faibles. » Un lycéen « Les marginaux sont les ramoneurs du conformisme. » André Larivière
Dernière modification : 17.06.2008
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