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Essai No. 2Les Veines de la RichesseUn économiste ordinaire ferait, en quelques mots, la réponse suivante à nos affirmations : "Il est vrai que certains avantages de nature générale seraient obtenus par le développement des affections sociales. Mais les économistes ne prennent jamais ces avantages en considération. Notre science est simplement "une science qui permet de devenir riche". Loin d'être erronée, elle est, par expérience, pratiquement efficace. Les personnes qui suivent ses préceptes deviennent riches, et celles qui s'en écartent deviennent pauvres. Tous les capitalistes d'Europe ont acquis leur fortune en suivant les lois de notre science. Il est vain d'apporter des astuces logiques contre la force des faits accomplis. Tous les hommes d'affaires savent par expérience comment l'argent est gagné et comment il est perdu." Excusez-moi. Les hommes d'affaires gagnent effectivement de l'argent, mais ils ne savent, ni s'ils le font grâce à de nobles moyens, ni si leurs gains contribuent au bien-être national. Ils connaissent rarement la signification du mot "riche". Et s'ils la connaissent, ils ne prennent pas en compte le fait que ce soit un mot relatif, qui implique son opposé "pauvre" autant que le mot "nord" implique son opposé "sud". Les économistes écrivent comme s'il était possible, en suivant certains préceptes scientifiques, que tous deviennent riches ; alors que la richesse est une puissance comme celle de l'électricité, agissant seulement à travers les inégalités ou les négations d'elle-même. La force de la pièce de monnaie que vous avez dans votre poche dépend entièrement de son absence dans la poche de votre voisin. S il n'en voulait pas, elle ne vous serait d'aucune utilité. Le degré de puissance qu'elle possède dépend précisément de son besoin par votre voisin, et l'art de devenir riche, dans le sens ordinaire de l'économie mercantile, est donc également et nécessairement l'art de garder votre voisin pauvre. Je souhaite que le lecteur comprenne la différence entre les deux économies auxquelles les termes "politique" et "mercantile" peuvent être attachés. L'économie politique consiste simplement en la production, la préservation et la distribution, aux moments et aux lieux les plus appropriés, de choses utiles ou agréables. Le fermier qui récolte son fourrage au bon moment ; le maçon qui fait des briques avec un mortier de bonne qualité ; la femme au foyer qui prend soin des meubles de son salon et garde sa cuisine de tout déchet ; tous sont des économistes politiques dans le vrai sens final, accroissant continuellement la richesse et le bien-être de la nation dont ils sont membres. Mais l'économie mercantile signifie l'accumulation, dans les mains de quelques individus, de droits légaux ou de pouvoirs sur le travail des autres. Toutes ces prétentions impliquent précisément autant de pauvreté ou de dettes d'un côté quelles impliquent de richesse ou de droits de l'autre. L'idée de richesse parmi les hommes actifs des nations civilisées réfère généralement à cette richesse commerciale. Et en estimant leurs possessions, ils calculent plutôt la valeur de leurs chevaux et de leurs champs par la quantité d'argent qu'ils peuvent en obtenir, que la valeur de leur argent par le nombre de chevaux et de champs qu'ils peuvent se procurer. La propriété réelle est de peu d'utilité pour son possesseur tant qu'elle n'est pas accompagnée du pouvoir commercial sur le travail. Supposons qu'un homme a une grande quantité de terres productives et de riches gisements d'or dans son sol, des troupeaux de bétail sans nombre, des maisons, des jardins et des entrepôts ; et supposez, après tout, qu'il ne puisse obtenir aucun employé. Pour avoir des employés, quelques-uns de ses voisins doivent être pauvres et vouloir son or ou son blé. Si personne n'en veut, si personne n'accepte de travailler sous ses ordres, il devra donc lui-même cuire son pain, fabriquer ses vêtements, labourer son champ et garder ses troupeaux. Son or ne lui sera pas plus utile que des cailloux jaunes dans son champ. Ses provisions pourriront car il ne peut les consommer. Il ne pourra pas manger ni porter plus de vêtements qu'un autre homme. Il devra mener une vie simple de dur labeur même pour se procurer un confort ordinaire. Je présume que les hommes les plus cupides de l'humanité n'accepteraient, dans ces conditions, cette sorte de richesse qu'avec peu d'enthousiasme. Ce qui est réellement désiré sous le nom de richesse, est essentiellement le pouvoir sur les hommes : dans son plus simple sens, le pouvoir d'obtenir, pour notre propre avantage, le travail d'un employé, d'un commerçant ou d'un artiste. Et ce pouvoir de la richesse est bien sûr plus ou moins grand en directe proportion de la pauvreté des hommes sur lesquels il est exercé, et en proportion inverse du nombre de personnes qui sont aussi riches que nous, et qui sont prêtes à donner le même prix pour un article dont l'offre est limitée. Si le musicien est pauvre, il chantera pour un petit salaire, aussi longtemps qu'une seule personne peut le payer. Mais si plusieurs le peuvent, il chantera pour celle qui lui offrira le plus. Ainsi, l'art de devenir riche, dans le sens commun du terme, n'est pas seulement l'art d'accumuler beaucoup d'argent pour nous-mêmes, mais aussi celui de découvrir comment notre voisin peut den obtenir que le moins possible. En termes exacts, c'est l'art d'établir le maximum d'inégalités en notre faveur. L'affirmation absurde et irréfléchie que de telles inégalités sont nécessairement avantageuses est la racine de la plupart des sophismes interprétations populaires erronées dans le domaine de l'économie. Car le résultat d'une inégalité dépend d'abord des méthodes avec lesquelles elle fut obtenue, et ensuite des intentions auxquelles elle est appliquée. Des richesses injustement acquises nuisent à coup sûr à la nation où elles existent durant leur acquisition ; et injustement dirigées, nuisent plus encore durant leur existence. Mais des richesses justement acquises profitent à la nation pendant leur acquisition ; et noblement utilisées, l'aident plus encore par leur existence. Ainsi la circulation de la richesse dans la nation ressemble à celle du sang dans le corps. Il existe un flux qui vient des émotions stimulantes ou d'un exercice salutaire, et un autre qui vient de la honte ou de la fièvre. Dans le, corps, une effusion apporte la chaleur et la vie, et une autre la putréfaction. De même qu'une mauvaise répartition locale du sang entraîne une diminution de la santé générale du corps physique, toutes les actions morbides de la richesse entraîneront un affaiblissement des ressources du corps politique. Supposons deux marins naufragés sur une côte inhabitée et obligés de se suffire à eux-mêmes par leur propre travail pendant plusieurs années. S'ils gardent tous deux la santé et travaillent constamment et amicalement ensemble, ils pourront eux-mêmes construire une maison, et avec le temps, posséderont en commun quelques terres cultivées et des provisions stockées pour un usage futur. Toutes ces choses seront des richesses ou des propriétés réelles. Et s'ils ont tous deux durement travaillé, ils auront chacun droit à une part ou un usage égal de ces richesses. Leur économie politique consisterait simplement dans la préservation attentive et la juste division de leurs possessions. Pourtant, il se peut qu'au bout de quelque temps, l'un d'eux ne soit pas satisfait de leur association, Ils pourraient donc diviser la terre en parts égales, afin que chacun puisse désormais vivre et travailler sur sa propre terre. Si, après leur séparation, l'un d'eux tombe malade, et ne peut travailler sa terre au moment critique, pour semer ou récolter par exemple, il demandera naturellement à son voisin de semer ou de récolter pour lui. Mais son compagnon pourrait dire, en toute justice : "Je ferai ce travail supplémentaire pour toi. Mais tu dois me promettre d'en faire autant pour moi à un autre moment. Je compterai combien d'heures je travaillerai dans ton champ, et tu devras me donner une promesse écrite de travailler le même nombre d'heures dans le mien, si jamais j'ai besoin de ton aide, et si tu peux me l'apporter." Si la maladie de l'homme handicapé se prolonge, et qu'en diverses circonstances, il acquiert l'aide de son voisin pendant plusieurs années, il devra donner, à chaque occasion, une promesse écrite de travailler sous les ordres de son compagnon pour le même nombre d'heures qu'il a été aidé, aussitôt qu'il en sera capable. Quelles seront les positions des deux hommes quand l'invalide sera capable de travailler ? Considérés comme 'polis' ou état, ils seront plus pauvres qu'ils ne l'auraient été dans des conditions normales. Leur richesse aura diminué de la quantité que le travail de l'homme malade aurait produite dans l'intervalle. Son ami pourrait avoir travaillé avec une énergie accrue par l'augmentation des besoins, mais sa propre terre aura inévitablement souffert de la diminution de son travail. Et la propriété totale des deux hommes sera moindre qu'elle n'aurait été si tous deux étaient demeurés actifs et en bonne santé. Mais leurs relations seront aussi profondément altérées. L'homme malade n'aura pas seulement promis son travail pour plusieurs années, mais il aura aussi épuisé sa part de provisions. Il sera donc dépendant de son voisin pour sa nourriture pendant un certain temps. Pour celle-ci, il devra encore promettre son propre travail. Supposons les promesses écrites entièrement tenues. Celui qui a précédemment travaillé pour deux peut maintenant, s'il le veut, se reposer complètement. Restant inactif, il peut non seulement forcer son compagnon à tenir ses promesses précédentes, mais aussi lui en imposer de nouvelles, à un montant arbitraire, pour la nourriture qu'il doit lui avancer. Il n'y aurait pas la moindre inégalité (dans le sens ordinaire du mot) dans cet arrangement. Mais si un étranger arrive sur la côte à ce stade avancé de leur économie politique, il trouverait un homme commercialement riche et l'autre commercialement pauvre. Il verrait, non sans surprise, deux hommes vivant séparément, l'un passant ses jours dans l'oisiveté, l'autre travaillant pour deux dans l'espoir de retrouver son indépendance dans un futur éloigné. Je souhaite que le lecteur note spécialement le fait que l'acquisition d'une richesse mercantile qui consiste en un droit sur le travail signifie une diminution politique de la richesse réelle qui consiste en possessions substantielles. Prenons un autre exemple, plus proche du déroulement ordinaire des affaires du commerce. Supposons que trois hommes, plutôt que deux, forment une petite république isolée, et soient obligés de se séparer pour cultiver différentes terres à quelque distance les uns des autres, chacun produisant une denrée différente, et chacun ayant besoin du produit récolté par les autres. Imaginons que le troisième homme, pour gagner du temps pour les trois, transporte simplement les produits d'une ferme à une autre, et reçoit en échange une part de chacun des biens transportés. Si ce transporteur apporte toujours à chaque endroit et au bon moment ce qui est prioritairement voulu, les opérations des deux autres fermiers prospéreront, et le plus grand profit possible en produits ou en richesses sera atteint par ce petit arrangement. Mais si le transport entre les propriétaires terriens n'est possible que grâce au transporteur, et si celui-ci garde les articles qui lui ont été confiés jusqu'à une période d'extrême nécessité pour ses partenaires, il peut alors demander aux fermiers en détresse, en échange de leurs biens, qu'ils lui apportent le reste de leur production. Il est aisé de voir que s'il utilise ingénieusement ses opportunités, il possédera bientôt la plus grande part des surplus produits par ses deux compatriotes. Enfin, dans une année de pénurie, il pourra tout acheter pour lui-même et maintenir dès lors les propriétaires comme ses ouvriers ou ses serviteurs. Ce serait un cas de richesse commerciale acquise dans les plus exacts principes de l'économie politique moderne. Mais dans ce cas aussi, il est clair que la richesse de l'Etat ou celle des trois hommes considérés comme une société, sera collectivement moindre qu'elle n'aurait été si le commerçant s'était contenté d'un juste profit. Les opérations des deux fermiers auront été restreintes au maximum. Les limitations d'approvisionnement des denrées nécessaires aux moments critiques, ajoutées au manque de vitalité conséquent à la prolongation d'une lutte pour une meilleure existence, auront diminué les résultats effectifs de leur travail. Et les provisions accumulées par le commerçant ne seront pas équivalentes à celles qui auraient rempli les greniers des fermiers et le sien, s'il avait été honnête. En conséquence, quel que soit le profit ou la quantité de richesse nationale, la question se réduit à un problème abstrait de justice. La valeur réelle de la richesse acquise dépend du signe moral qui lui est attaché, de même qu'une quantité mathématique dépend du signe algébrique qui lui est associé. Toute accumulation donnée de richesse commerciale peut indiquer, soit des industries prospères, des énergies progressives et des ingénuités productives, soit une luxure mortelle, une tyrannie sans merci et une querelle ruineuse. Et ces attributs ne sont pas seulement des qualités morales de la richesse que celui qui la recherche peut dédaigner, selon son bon plaisir. Ce sont littéralement des attributs matériels de la richesse, dépréciant ou augmentant la signification monétaire de la somme en question. Une masse d'argent est le résultat d'une action qui, durant son accumulation, a créé, si elle est juste, ou détruit, si elle est injuste, dix fois la quantité originale. En conséquence, l'idée que des directions peuvent être données pour l'accumulation de richesses sans tenir compte des sources morales, est peut-être le plus insolent et le plus futile de tout ce que les hommes ont transmis à travers leurs vices. Aussi loin que je le sache, il n'existe pas de rapport historique de quelque chose d'aussi disgracieux pour l'intelligence humaine que l'idée moderne que le principe commercial "Achète au cours le plus bas et revend au plus haut" représente un principe valable d'économie nationale. Acheter au cours le plus bas ? Oui, mais pourquoi le cours est-il si bas ? Le charbon de bois peut être bon marché parmi les ruines de votre maison après un incendie ; et les briques peuvent être bradées dans votre rue après un tremblement de terre ; mais l'incendie et le tremblement de terre ne seront pas en conséquence des bénéfices nationaux. Revendre au plus haut? Oui, mais pourquoi le prix est-il si élevé ? Vous avez bien vendu votre pain aujourd'hui. Mais est-ce à un homme mourant qui vous a donné sa dernière pièce et qui n'aura plus jamais besoin de pain ? Ou à un homme riche qui, demain, achètera votre ferme par dessus votre tête ? Ou à un soldat en route pour piller la banque où vous avez mis votre fortune " Cela, vous ne pouvez pas le savoir. Vous ne pouvez être sûr que d'une chose : nommément, que votre action est juste et loyale, ce qui est tout ce qui vous concerne pour l'entreprendre ; soyez sûr que vous avez fait votre part en apportant finalement dans le monde un état de choses qui n'engendrera pas le pillage ou la mort. Nous avons montré que la valeur principale de l'argent consiste dans son pouvoir sur les êtres humains ; que sans ce pouvoir, de grandes possessions matérielles sont inutiles, et que pour une personne possédant un tel pouvoir, comparativement non nécessaires. Mais le pouvoir sur les êtres humains peut être acquis par d'autres moyens que par l'argent. Ce pouvoir moral a une valeur monétaire aussi réelle que celle représentée par des monnaies sonnantes. Une main d'homme peut être pleine d'or invisible, et une poignée ou un signe de cette main peut être plus puissant qu'une pluie de lingots. Voyons plus loin. Si la richesse apparente échoue dans son pouvoir, elle cesse totalement d'être une richesse, car son essence consiste dans son autorité sur les hommes. Aujourd'hui, il n'apparaît pas qu'en Angleterre, son autorité sur les hommes soit absolue. Finalement, depuis que l'essence de la richesse consiste en un pouvoir sur les hommes, ne s'ensuit-il pas que, plus nobles et plus nombreuses seront les personnes sur lesquelles elle a un pouvoir, plus grande sera la richesse ? Il peut même apparaître, après quelques considérations, que les personnes elles-mêmes, et non l'or et l'argent, sont la richesse. Les vraies veines de la richesse sont en chair et en sang, non en pierre. L'achèvement final de toute richesse est la création du plus grand nombre possible d'êtres humains pleins de vie, aux yeux brillants et au coeur joyeux. Dans une époque future encore non envisagée, je peux même imaginer que l'Angleterre, plutôt que d'orner les turbans de ses esclaves avec des diamants de Golkonda, et par là montrer sa richesse matérielle, pourrait au moins, comme une mère chrétienne, acquérir les vertus et les trésors d'une mère non chrétienne, et être capable de diriger ses fils vers le futur, en disant " Ce sont MES joyaux ". © Traduction Yann Forget |
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| Dernière modification : 17.06.2008 | ||
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