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Essai No. 4

Qu'est-ce que la vérité ?

Nous avons vu comment les idées sur lesquelles est basée l'économie politique sont fourvoyées. Traduites en action, elles ne peuvent que rendre la nation et l'individu malheureux. Elles rendent le pauvre plus pauvre et le riche plus riche, et ni l'un ni l'autre ne sont plus heureux pour cela.

L'économie ne prend pas en compte la conduite des hommes, mais affirme que l'accumulation de richesses est un signe de prospérité, et que le bonheur des nations ne dépend que de leur richesse. Plus il y a d'industries, dit-elle, le meilleur c'est. Les hommes quittent donc leur ferme et leur village avec son air frais et viennent dans les villes, où ils vivent diminués au milieu du bruit, de la noirceur et d'exhalations mortelles. Ce qui conduit à la détérioration physique de la nation, et accroît l'avarice et l'immoralité. Si quelques-uns parlent d'agir pour éradiquer le vice, les soi-disant hommes sages diront qu'il est absolument inutile que le pauvre reçoive une éducation, et qu'il vaut mieux laisser les choses telles qu'elles sont. Ils oublient pourtant que les riches sont responsables de l'immoralité des pauvres, qui travaillent comme des esclaves pour leur fournir leurs luxes, et qu'ils dont aucun moment à eux pour leur propre amélioration. Parce qu'ils envient les riches, les pauvres essaient aussi de devenir riches, et quand ils échouent dans leurs efforts, ils sont en colère. Ils perdent ainsi tout bon sens, et essaient de gagner de l'argent par la fraude. La richesse et le travail sont donc stériles de tous fruits ou utilisés pour se quereller.

Le travail dans le sens réel du terme est celui qui produit des articles utiles, qui soutiennent la vie humaine, tels que la nourriture, les vêtements ou les maisons, et rendent les hommes capables de perfectionner le plus possible les fonctions de leur propre vie, et d'exercer une influence qui facilite la vie des autres. L'établissement de grandes industries dans le but de devenir riche conduit au péché. Beaucoup de gens amassent des richesses, mais peu en font un bon usage. La richesse accumulée qui conduit à la destruction d'une nation ne lui est d'aucune utilité. Les capitalistes des temps modernes sont responsables de la large propagation des guerres injustes dont l'avidité de l'humanité est l'origine.

Certaines personnes disent qu'il n'est pas possible de transmettre la connaissance pour améliorer la condition des masses. Laissez-nous vivre comme il nous semble bon et amasser des richesses, disent-elles. Mais cette attitude est immorale. Si un homme juste observe des règles d'éthique et n'est pas influencé par l'avidité, il aura un esprit discipliné, il suivra le droit chemin, et il influencera les autres par ses actes. Si les individus qui constituent une nation sont immoraux, la nation l'est aussi. Si nous nous comportons selon notre bon vouloir, et qu'en même temps, nous reprochons à notre voisin ses erreurs, le résultat ne peut être que regrettable.

Nous voyons donc que l'argent est seulement un instrument qui cause la misère autant que le bonheur. Dans les mains de d'un homme juste, il permet la culture de la terre et la récolte de la moisson. Les agriculteurs travaillent avec un contentement innocent et la nation est heureuse. Mais dans les mains d'un homme corrompu, l'argent permet la production de la poudre à canon qui détruit ceux qui la produisent autant que ses victimes. En conséquence, EL N'Y A DE RICHESSE QUE LA VIE. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains nobles et heureux. L'homme le plus riche est celui qui, ayant amélioré au maximum de sa propre vie, a aussi la plus large influence serviable sur la vie des autres, à la fois par lui-même et par ses possessions.

Nous ne sommes pas ici pour encourager notre propre indulgence, mais pour que chacun de nous travaille en accord avec ses capacités. Si un homme vit dans l'oisiveté, un autre doit travailler deux fois plus. C'est la racine de la détresse du pauvre en Angleterre. Certains travaux comme la taille des bijoux sont futiles, d'autres destructifs comme la guerre. Ils apportent une diminution du capital national, et ne sont pas bénéfiques pour le travailleur lui-même. Les hommes semblent employés, mais en réalité, ils sont inactifs. Les riches oppressent les pauvres par une mauvaise utilisation des richesses. Les employeurs et les employés sont à couteaux tirés entre eux, et les hommes sont réduits au niveau de bêtes.

Conclusion

Le livre de Ruskin ainsi paraphrasé n'est pas moins une leçon pour les Indiens que pour les Anglais à qui il était premièrement adressé. En Inde, de nouvelles idées sont dans l'air. Les jeunes hommes qui reçoivent une éducation occidentale sont pleins d'esprit. Cet esprit devrait être dirigé dans de bonnes directions, autrement il ne peut que nous nuire. " Vive l'indépendance ! " est un slogan. " Industrialisons le pays ! " en est un autre.

Mais nous comprenons avec difficulté ce que veut dire le swaraj, l'indépendance. Le Natal, par exemple, en bénéficie, mais son indépendance pourrit le pays car ce pays accable les Noirs et opprime les Indiens. Si par chance, ceux-ci quittaient le Natal, les Blancs se battraient entre eux et apporteraient leur propre destruction. Nous pourrions, au contraire du Natal, avoir notre indépendance comme le Transvaal, où l'un des dirigeants, le Général Smuts, trahit ses promesses, dit une chose et en fait une autre. Il se passe des services des policiers anglais et emploie des Afrikaners à leur place. Je ne crois pas que cela aidera aucune des nationalités dans le long terme. Des hommes égoïstes pilleront leur propre peuple, quand tous les étrangers seront dépossédés.

En conséquence, l'indépendance n'est pas suffisante pour rendre une nation heureuse. Quelle serait le résultat de l'autonomie accordée à une bande de voleurs ? Ils ne seront heureux que s'ils sont placés sous le contrôle d'un homme sage et juste qui ne soit pas un voleur lui-même. Les Etats-Unis, l'Angleterre et la France, par exemple, sont des Etats puissants, mais rien ne permet de penser que leurs citoyens sont réellement heureux.

Swaraj signifie en réalité contrôle de soi. Celui capable de son propre contrôle observe les règles de moralité, ne triche et ne ment pas, rend son devoir envers ses parents, sa femme et ses enfants, ses employés et ses voisins. Un tel homme jouit de swaraj, où qu'il vive.

Une nation jouit de swaraj si elle possède un grand nombre de tels citoyens.

Il n'est pas juste qu'un peuple en dirige un autre. Le pouvoir britannique en Inde est un mal, mais ne croyons pas que tout sera bien quand les Britanniques quitteront l'Inde. L'existence du pouvoir britannique dans le pays est due à notre désunion, à notre immoralité et à notre ignorance. Si ces défauts nationaux étaient vaincus, non seulement les Britanniques quitteraient l'Inde sans un coup de feu, mais nous jouirions d'un réel swaraj. Quelques Indiens stupides s'excitent et jettent des bombes, mais si tous les Britanniques du pays étaient tués, les assassins deviendraient les dirigeants de l'Inde qui n'aurait que changé de maîtres. Les bombes jetées aujourd'hui sur les Anglais seront dirigées contre les Indiens quand les Anglais ne seront plus là. C'est un Français qui a assassiné le Président de la République française. C'est un Américain qui a assassiné le Président Cleveland. N'imitons pas aveuglément les Occidentaux.

Si l'indépendance ne peut être obtenue en tuant des Anglais, elle ne le sera pas plus en construisant de vastes industries. L'or et l'argent peuvent être accumulés, mais ils ne conduiront pas à l'établissement de l'indépendance. Ruskin a prouvé cela à la perfection. La civilisation occidentale est un jeune bébé, âgé de seulement cinquante ou cent ans. Et elle a déjà réduit l'Europe à une condition pitoyable. Prions que l'Inde soit sauve du destin qui a submergé l'Europe, où les nations empoisonnées sont sur le point de s'attaquer les unes les autres, et ne gardent le silence qu'à cause de l'entassement des armements. Un jour, il y aura une explosion, et alors l'Europe sera un véritable enfer sur terre. Les races non blanches sont considérées comme des proies légitimes par tous les Etats européens. Quoi d'autre pouvons-nous attendre où la cupidité est la passion dirigeante dans le coeur des hommes ? Les Européens s'abattent sur les nouveaux territoires comme des corbeaux sur un morceau de viande. Je suis conduit à penser que ceci est dû à leur industrie de production de masse.

L'Inde doit vraiment obtenir son indépendance, mais elle doit l'obtenir par de justes méthodes. Notre indépendance doit être un réel swaraj, qui ne peut être obtenu ni par la violence, ni par l'industrialisation. L'Inde était auparavant une terre d'or, car les Indiens avaient alors un coeur d'or. La terre est encore la même, mais c'est un désert, car nous sommes corrompus. Elle ne peut redevenir une terre d'or que si le métal de base qui est notre actuel caractère national est transmuté en or. La pierre du philosophe qui peut effectuer cette transformation est un petit mot de deux syllabes : satya (vérité). Si chaque Indien est attaché à la vérité, le swaraj viendra à nous de son propre accord.

© Traduction Yann FORGET


« La mort attrape d'abord ceux qui courent. » Lao-Tseu « La bêtise et la force sont les armes des faibles. » Un lycéen « Les marginaux sont les ramoneurs du conformisme. » André Larivière
Dernière modification : 17.06.2008
M'écrire (attention: supprimer les espaces) © Yann FORGET 1997-2008